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Le photomaton

Le photomaton

C’est l’automne. Les arbres se recouvrent de couleurs. Je regarde le lac depuis ma fenêtre et je pense à la dernière histoire que Jé a raconté à l’Arthur’s, le bistrot sur le Pont de la Machine. C’est un riche négociant en cigares qui l’a invité à boire un pot. J’y étais par hasard et comme Jé me connaissait, ils m’ont invité à leur table. C’est fou comme ce type pouvait être à l’aise dans n’importe quelle situation. Avec des riches et des pauvres. Avec des personnes clean comme avec des voyous. Il était entrain de raconter l’histoire du photomaton. D’ailleurs, c’est rare qu’il fasse un discours. Il racontait des paraboles. Je tombais juste au bon moment. Il disait :

Un jour Dieu décida d’installer un photomaton sur la place du village. Il expliqua qu’il désirait avoir la photo de tous les habitants du lieu pour sa collection personnelle. Il paraît que son univers est tapissé de visages du monde entier, de toutes races, de toutes ethnies. Il disait qu’il avait un plaisir fou à parcourir à chaque instant, sa galerie de portraits: ouvriers, cultivateurs, informaticiens, banquiers, traders, aristocrates, cadres, mendiants et j’en passe. Il avait même des photos d’individus peu recommandables comme d’anciennes prostituées, des truands repentis, un dictateur qui a avoué ses fautes sur son lit de mort, des ex-guérilleros. Dans un photomaton les adultes veulent tous donner le meilleur d’eux-mêmes. On ne soupçonne rien derrière leur visage de circonstance ou leur attitude stéréotypée. Bien sûr, Dieu ne s’y laissait pas prendre. Il savait pertinemment ce que cachait chacune de ces photos. C’est pourquoi il avait un faible pour les enfants: l’expression de leur visage correspond à ce qu’ils vivent intérieurement. Il y a peu de distorsions entre ce qu’ils donnent à voir et ce qu’ils sont. Au ciel des murs entiers contiennent leurs frimousses, leurs sourires, leurs grimaces. Donc, par voie d’affiche, Dieu invita chacun à se faire photographier pour enrichir sa collection. Il ne forçait personne. C’était une invitation. Comme de coutume, les enfants se sont précipités les premiers. Chahutant, criant, se bousculant. Puis quelques vieux se hasardèrent à s’installer sur le tabouret. Ils avaient le temps. Mais la grande majorité de la population ignora le photomaton au milieu de la place du village. Peu à peu, surtout au bistrot voisin, se mit à circuler une rumeur très étrange. Et si Dieu voulait avoir notre photo pour mieux nous surveiller? Pour mieux nous reconnaître et nous dénoncer, genre Big Brother? La rumeur se transforma vite en mouvement d’humeur. On traita Dieu entre autre de voyeur. Personne n’avait réellement vu sa collection. On avait peur qu’un jour, elle ne refasse surface, mais cette fois-ci comme matériel d’accusation. Si ces photos tombaient dans les mains de personnes peu recommandables? La tension monta si bien dans le village, qu’un beau matin on retrouva le photomaton cassé en petits morceaux. Dieu en fut très déçu et il décida d’envoyer son fils unique pour expliquer aux gens du village sa vraie intention, son amour des hommes. Il voulait leur assurer que son intérêt pour eux était vraiment exempt de tout calcul. Enfin, vous connaissez la suite de l’histoire! Même son fils ne fut pas entendu. Et il se retrouva cloué sur une croix avec sa photo punaisée au-dessus de la tête.

J’ai du repartir rapidement et je n’ai pas suivi la suite de la conversation. Cette parabole m’a poursuivi. Qu’aurais-je fait à la place de ces villageois? Pourquoi Dieu se cache-t-il et ne joue pas carte ou photo sur table? Je comprends la réticence des gens. Pourquoi n’a-t-il pas montré sa collection? Tiens! Je vais poser cette question la prochaine fois que je rencontre Jé!

Matthieu 21:31 à 46


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