Nous ne sommes pas restés longtemps au bistrot. En sortant nous avons pris la petite rue d'Enfer pour rejoindre la rue du tram. Il n'a pas manqué qu'un des cops à Jé, lui fasse remarquer qu'il foulait les pavés de l'enfer. Jé ne s'est pas démonté et à ma grande surprise, il connaissait l'histoire de cette rue de 42 m de long. "Dans le temps, cette rue donnait sur le cimetière de la Madeleine qui entourait l'église du même nom". "Et figure-toi", continua-t-il, "ce lieu des morts avait trois autres entrées: la rue du Purgatoire qui existe toujours, celle du Paradis et celle des Limbes qui ont disparu". "Les convois funéraires entraient par une de ces portes selon le degré de sainteté de chacun". "Tu y crois à l'enfer?". C'est une question qui me taraudait. Jé a marqué une pause juste devant la vitrine de la marque du crocodile, au bout de la rue. "Tu vois, cette bestiole des marécages, hideuse, violente et sanguinaire?". "Elle illustre bien la relation de l'homme moderne avec l'enfer". "Le crocodile a été "marquetisé"". "C'est devenu une icône inoffensive, sauf pour le porte-monnaie". "Aujourd'hui l'enfer se retrouve dans le quotidien, par films, photos et reportages interposés". "On le scénarise et pourtant cette bête immonde existe bel et bien, comme le crocodile du marchand de fringues". "Pourquoi cet enfer n'existerait-il pas de l'autre côté du rideau, alors que nous le côtoyons ici-bas"?. "Disparaîtrait-il comme par enchantement?". "A moins, bien sûr, que tu ne décrètes que notre entrée au cimetière se fasse par la rue Definitive End". Une entrée qui n'a été rajoutée que récemment parce que les gens commençaient à douter et de l'enfer et du paradis.
Luc 16: 19 à 31